Elle court de mieux en mieux. Ses chronos s'améliorent. Elle est disciplinée, motivée, engagée. Et pourtant, derrière cette progression apparente, un mécanisme destructeur peut se mettre en place silencieusement : le RED-S, ou Relative Energy Deficiency in Sport.
Ce syndrome, formalisé par le CIO en 2014 puis mis à jour par Mountjoy et al. (2018), remplace l'ancienne notion de "triade de l'athlète féminine". Il touche potentiellement toutes les coureuses d'endurance, des débutantes aux élites, et ses conséquences dépassent largement le cadre de la performance sportive.
Qu'est-ce que le RED-S exactement ?
Le RED-S désigne un état de disponibilité énergétique insuffisante (Low Energy Availability, LEA) pour assurer à la fois les fonctions physiologiques de base ET la dépense liée à l'entraînement.
La disponibilité énergétique (EA) se calcule ainsi :
EA = (Apport énergétique - Dépense liée à l'exercice) / Masse maigre
Le seuil critique se situe en dessous de 30 kcal/kg de masse maigre/jour. En dessous de ce seuil, l'organisme entre en mode de conservation : il réduit les fonctions "non essentielles à la survie" — dont la reproduction, la santé osseuse et la fonction immunitaire.
La zone optimale se situe entre 40 et 45 kcal/kg de masse maigre/jour. Entre 30 et 40, on parle de zone "grise" où des perturbations peuvent déjà apparaître.
Pourquoi les coureuses sont particulièrement vulnérables
Plusieurs facteurs convergent pour rendre les coureuses d'endurance plus exposées au RED-S :
- Volume d'entraînement élevé avec une dépense énergétique difficile à compenser (une sortie longue de 2h peut représenter 1200-1500 kcal)
- Pression esthétique et de poids dans un sport où la légèreté est perçue (à tort) comme un avantage systématique
- Suppression de l'appétit post-exercice intense, rendant la compensation calorique contre-intuitive
- Culture du "clean eating" pouvant dériver vers une restriction alimentaire excessive
- Méconnaissance des besoins réels — une coureuse à 60-80 km/semaine a besoin de 2500-3200 kcal/jour selon sa morphologie
Le RED-S peut survenir sans trouble du comportement alimentaire diagnostiqué. Un simple décalage chronique entre apports et dépenses suffit. C'est ce qui le rend si insidieux.
Les signes d'alerte à connaître
Signaux précoces
- Aménorrhée ou oligoménorrhée — absence de règles depuis plus de 3 mois ou cycles > 35 jours. C'est le signal d'alarme numéro un, souvent banalisé à tort
- Fatigue chronique inexpliquée malgré un sommeil suffisant
- Stagnation ou baisse de performance alors que l'entraînement augmente
- Infections à répétition (rhumes, angines, infections urinaires)
- Blessures récurrentes — surtout fractures de stress, tendinopathies chroniques
- Troubles du sommeil, irritabilité, baisse de concentration
Signaux avancés
- Fractures de stress (métatarses, tibia, sacrum) — signe de fragilité osseuse
- Bradycardie marquée associée à une hypotension
- Troubles gastro-intestinaux chroniques
- Dépression et troubles anxieux
- Anémie ferriprive résistante à la supplémentation
Un point essentiel : l'aménorrhée chez une athlète n'est jamais normale. Ce n'est pas le signe d'un "bon entraînement". C'est un signal de détresse métabolique qui nécessite une prise en charge.
Les conséquences systémiques du RED-S
Le RED-S affecte virtuellement tous les systèmes physiologiques. Le consensus IOC 2023 (Mountjoy et al.) identifie les atteintes suivantes :
- Système osseux : diminution de la DMO (densité minérale osseuse), risque d'ostéoporose précoce irréversible. Les années entre 15 et 25 ans sont critiques pour le capital osseux
- Système cardiovasculaire : dysfonction endothéliale, profil lipidique altéré
- Système endocrinien : suppression de l'axe hypothalamo-hypophyso-gonadique, baisse de T3, hypercortisolémie
- Système immunitaire : immunodépression, susceptibilité infectieuse accrue
- Système hématologique : anémie, carence en fer
- Performance : baisse de la VO2max, de la force musculaire, de la coordination, augmentation du risque de blessure
- Santé mentale : dépression, anxiété, troubles cognitifs
Dépistage et prévention : le rôle du coach et du thérapeute
En tant que kinésithérapeute du sport et coach, j'intègre systématiquement un dépistage RED-S dans mon bilan initial. Voici les outils disponibles :
Questionnaires validés
- LEAF-Q (Low Energy Availability in Females Questionnaire) — score > 8 = suspicion de LEA
- RED-S CAT (Clinical Assessment Tool) — outil de catégorisation du risque (vert/jaune/rouge)
- Suivi menstruel — toute athlète devrait documenter ses cycles
Marqueurs biologiques à surveiller
- Ferritine (cible > 50 ng/mL chez la coureuse)
- Vitamine D (cible > 75 nmol/L)
- TSH, T3 libre
- Oestradiol, LH, FSH
- NFS complète
- Ostéodensitométrie si aménorrhée > 6 mois
Stratégies de prévention
- Éducation nutritionnelle : enseigner que manger suffisamment est un acte de performance, pas un frein
- Monitoring de la charge : ne pas augmenter le volume sans augmenter les apports
- Normaliser la discussion sur les règles : en tant que coach, poser la question à chaque bilan mensuel
- Refuser la culture du "toujours plus léger" : un poids de forme est un poids où l'athlète est en bonne santé, pas le poids le plus bas qu'elle peut atteindre
- Travailler en équipe pluridisciplinaire : médecin du sport, diététicien(ne) spécialisé(e), psychologue si nécessaire
Que faire en cas de suspicion de RED-S ?
Si vous reconnaissez plusieurs des signes décrits ci-dessus, voici la marche à suivre :
- Consulter un médecin du sport pour un bilan complet (prise de sang, évaluation hormonale, ostéodensitométrie si indiqué)
- Augmenter progressivement les apports énergétiques — un(e) diététicien(ne) du sport pourra guider cette étape
- Réduire temporairement la charge d'entraînement — souvent la partie la plus difficile psychologiquement, mais indispensable
- Viser le retour des cycles menstruels comme premier objectif — c'est le marqueur le plus fiable de restauration de la disponibilité énergétique
- Accepter une éventuelle prise de poids transitoire — elle fait partie du processus de guérison
Le retour à une disponibilité énergétique suffisante permet généralement une amélioration de la performance à moyen terme, même si le court terme peut sembler contre-intuitif. De nombreuses athlètes témoignent avoir battu leurs records après avoir corrigé un état de LEA chronique.
La performance durable se construit sur un organisme en bonne santé. Il n'existe pas de raccourci. En tant que professionnels de l'encadrement sportif, nous avons la responsabilité de veiller à la santé globale de nos athlètes, pas uniquement à leurs chronos.
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