Vous avez suivi votre plan d'entraînement pendant des semaines. Le plus dur est fait. Pourtant, la dernière phase avant la compétition est souvent la plus mal gérée : l'affûtage, ou tapering en anglais. Bien mené, il peut vous faire gagner de l'ordre de 2 à 3 % de performance — plusieurs minutes sur un marathon. Mal géré, il peut ruiner des semaines de préparation. En cabinet comme en coaching, c'est d'ailleurs pendant ces deux dernières semaines que je vois arriver le plus de « bêtises » : séance test improvisée, panique devant des jambes lourdes, régime de dernière minute. Voyons comment faire les choses proprement.

L'art de moins faire pour mieux performer

L'affûtage repose sur un modèle simple : à tout moment, votre performance est le résultat de deux courbes qui s'opposent. D'un côté la forme (les adaptations accumulées : capacités aérobies, économie de course, tolérance musculaire et tendineuse), qui se construit lentement et se perd lentement. De l'autre la fatigue, qui monte vite avec la charge et se dissipe vite quand on la réduit. Après un bloc de préparation, votre forme réelle est masquée par la fatigue. En réduisant la charge, vous permettez au corps de :

C'est exactement le même mécanisme que la semaine de décharge et la surcompensation que vous pratiquez déjà toutes les 3 à 4 semaines — simplement prolongé et calibré pour faire coïncider le pic de fraîcheur avec le jour de course. La différence clé : la forme se perd beaucoup plus lentement que la fatigue ne se dissipe. C'est ce décalage qui rend l'affûtage possible. En deux à trois semaines de charge réduite, vous ne « désentraînez » quasiment rien ; vous ne faites que retirer le voile de fatigue.

Les 4 principes de l'affûtage

  1. Réduire le volume de 40 à 60 % par rapport à votre semaine la plus chargée : c'est le levier principal. Moins de kilomètres, moins de fatigue, adaptations préservées.
  2. Maintenir l'intensité : c'est la clé, et l'erreur la plus fréquente. Supprimez du volume, pas de la qualité. Des rappels courts à allure cible — quelques blocs en Z3 (85–92 % VC, RPE 5-6) voire une touche de Z4 (93–102 % VC, RPE 7-8) selon la distance préparée — entretiennent les repères d'allure et le tonus neuromusculaire sans générer de fatigue résiduelle.
  3. Conserver la fréquence : continuez à courir à peu près le même nombre de fois par semaine. C'est la durée de chaque séance qui diminue, pas le nombre de séances. Passer de 5 à 2 sorties casse les routines et dégrade les sensations.
  4. Réduction progressive : ne coupez pas brutalement. Une réduction graduelle, semaine après semaine (par exemple −20 %, puis −40 %, puis −60 %), fonctionne mieux qu'un arrêt quasi total la dernière semaine.

Autrement dit, la répartition d'intensité de type 80/20 (Seiler) ne change pas pendant l'affûtage : environ 80 % du volume restant en Z1-Z2 (58–84 % VC, RPE 1-4), environ 20 % en intensité. C'est le volume total qui fond, pas l'architecture de la semaine.

Durée et dosage selon la distance

Plus la préparation a été longue et la charge élevée, plus l'affûtage doit durer. Voici les repères que j'utilise avec mes athlètes :

Objectif Durée d'affûtage Réduction de volume finale
5 – 10 km 7 à 10 jours −40 à −50 %
Semi-marathon 10 à 14 jours −50 %
Marathon 2 à 3 semaines −60 %
Ultra-trail 2 à 4 semaines −60 % et plus

Ces repères se modulent selon votre profil. Un coureur de 50 ans qui récupère lentement affûtera plutôt 3 semaines pour un marathon ; un jeune athlète à faible kilométrage peut se contenter de 10 jours. Sur ultra, la sollicitation musculo-squelettique (excentrique des descentes, dénivelé) impose la fourchette haute : les tissus conjonctifs — tendons, fascias — récupèrent plus lentement que le système cardiovasculaire.

Pilotez votre affûtage avec la charge, pas au feeling

Le grand avantage de quantifier sa charge d'entraînement, c'est que l'affûtage cesse d'être une affaire de superstition. Deux outils simples suffisent :

Si ces notions sont nouvelles pour vous, prenez dix minutes pour lire notre guide comprendre l'ACWR et éviter les blessures de surcharge : c'est le même tableau de bord qui sert toute l'année.

Exemple concret : affûtage marathon sur 3 semaines

Prenons un coureur qui plafonne à 70 km et environ 2 000 unités de charge Foster sur sa plus grosse semaine.

Semaine S-3 (volume −20 %)

On commence à lever le pied : environ 55 km. Dernière sortie longue de 18 à 20 km, dont 2 × 4 km à allure marathon — pour la plupart des coureurs, cela correspond au haut de Z2 / bas de Z3 (environ 84–90 % VC, RPE 5-6). Dernière vraie séance dure de la préparation : par exemple 5 × 3 min en Z4 (93–102 % VC, RPE 7-8), récupération 2 min en Z1. Après cette semaine, plus rien de « nouveau » : on entretient.

Semaine S-2 (volume −40 %)

Environ 40 km. Plus de sortie longue au-delà de 1 h 15. Un rappel d'allure marathon sous forme de 2 × 3 km à allure cible, RPE plafonné à 6 — si l'allure visée vous demande un RPE 7 à ce stade, c'est une information à prendre au sérieux sur votre objectif chrono. Le reste en endurance fondamentale Z2 (73–84 % VC, RPE 3-4), en surveillant que le RPE reste bien à 3-4 : des footings qui « coûtent » 5 sont un signe que la fatigue n'est pas encore dissipée.

Semaine S-1 (volume −60 à −65 %)

Semaine légère : 25 km maximum. Footings courts de 30 à 40 minutes en Z1-Z2. À J-3 ou J-4, un dernier rappel très court : 3 × 2 min à allure marathon dans un footing. Quelques lignes droites en accélération progressive (80 à 100 m, en montée d'allure jusqu'à Z4, jamais sprintées) pour garder le tonus neuromusculaire. Repos complet la veille ou l'avant-veille selon vos habitudes — testez en préparation, pas le jour J.

Les 5 erreurs à éviter pendant l'affûtage

Gestion de l'énergie et de la nutrition

Pendant l'affûtage, votre dépense énergétique diminue mais vos besoins restent élevés : le corps est en plein chantier de réparation et de stockage.

Gestion mentale : le vrai défi

Physiologiquement, l'affûtage est simple. Mentalement, c'est une autre histoire : l'énergie remonte, le temps libre augmente, et le doute s'installe. Quelques garde-fous :

Un mot de kinésithérapeute pour finir : les « douleurs fantômes » de l'affûtage — un genou qui tire un jour, un mollet le lendemain, puis plus rien — sont banales et disparaissent avec l'échauffement. En revanche, une douleur persistante, localisée, présente au quotidien ou la nuit n'a rien à faire dans ce tableau : mieux vaut consulter rapidement un professionnel de santé que de serrer les dents jusqu'au départ et transformer une gêne en vraie blessure.

L'affûtage est la dernière pièce du puzzle : vous ne pouvez plus gagner de forme, mais vous pouvez encore gagner de la fraîcheur — et c'est elle qui fait la différence le jour J. Faites-lui confiance : moins d'entraînement, plus de performance.

JQ
Johan QuintardKinésithérapeute du sport · Coach running & trail · IRONMAN Full & 70.3

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